Gustave FLAUBERT : "Bouvard et Pécuchet"

Publié le par arachnimodo

Bouvard et Pécuchet : l'histoire d'une amitié entre hommes

éloge de la curiosité
satire des prétentions scientifiques de l'époque
la fin de l'humanisme, devenu impossible
l'esprit encyclopédique
vision craintive des femmes (elles apportent la maladie, sont avares et corrompues, menteuses)
roman de l'échec
roman normand
autoportrait de flaubert
amitié avec louis bouillet
portrait des copistes de flaubert

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Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.

Ces messieurs avaient beaucoup parlé. Il les engageait à se taire.

- Veux-tu savoir mon opinion ? dit Pécuchet. Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres serviles, et que le Peuple enfin accepte tous les tyrans, pourvu qu'on lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait ! qu'il le bâillonne, le foule et l'extermine ! ce ne sera jamais trop pour sa haine du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement !

Bouvard songeait :

- Hein, le Progrès, quelle blague !

Il ajouta :

- Et la Politique, une belle saleté !

- Ce n'est pas une science, reprit Pécuchet. L'art militaire vaut mieux, on prévoit ce qui arrive, nous devrions nous y mettre ?

- Ah ! merci ! répliqua Bouvard. Tout me dégoûte. Vendons plutôt notre baraque et allons « au tonnerre de Dieu, chez les sauvages ! »

- Comme tu voudras !

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Il questionna Bouvard sur la manière dont les libertins s'y prennent pour avoir des femmes.

- On leur fait des cadeaux, on les régale au restaurant.

- Très bien ! Mais ensuite ?

- Il y en a qui feignent de s'évanouir, pour qu'on les porte sur un canapé ; d'autres laissent tomber par terre leur mouchoir. Les meilleures vous donnent un rendez-vous, franchement.

Et Bouvard se répandit en descriptions, qui incendièrent l'imagination de Pécuchet comme des gravures obscènes.

- La première règle, c'est de ne pas croire à ce qu'elles disent. J'en ai connu qui, sous l'apparence de saintes, étaient de véritables Messalines ! Avant tout, il faut être hardi !
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Pécuchet, tout en avalant ses remèdes, Bouvard, en fumant des pipes, et ils dissertaient sur les femmes.

- Étrange besoin, est-ce un besoin ? Elles poussent au crime, à l'héroïsme et à l'abrutissement. L'enfer sous un jupon, le paradis dans un baiser ; ramage de tourterelle, ondulations de serpent, griffe de chat ; perfidie de la mer, variété de la lune.

Ils dirent tous les lieux communs qu'elles ont fait répandre.

C'était le désir d'en avoir qui avait suspendu leur amitié. Un remords les prit.

- Plus de femmes, n'est-ce pas ? Vivons sans elles !

Et ils s'embrassèrent avec attendrissement.

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« Si Dieu avait une volonté, un but, s'il agissait pour une cause, c'est qu'il aurait un besoin, c'est qu'il manquerait d'une perfection. Il ne serait pas Dieu.

« Ainsi notre monde n'est qu'un point dans l'ensemble des choses, et l'univers, impénétrable à notre connaissance, une portion d'une infinité d'univers émettant près du nôtre des modifications infinies. L'étendue enveloppe notre univers, mais est enveloppée par Dieu, qui contient dans sa pensée tous les univers possibles, et sa pensée elle-même est enveloppée dans sa substance. »

Il leur semblait être en ballon, la nuit, par un froid glacial, emportés d'une course sans fin, vers un abîme sans fond, et sans rien autour d'eux que l'insaisissable, l'immobile, l'éternel. C'était trop fort. Ils y renoncèrent.
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Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer.

Des choses insignifiantes les attristaient : les réclames des journaux, le profil d'un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard.
(il semblerait là que ce pourrait être l'expression du malaise intérieur de Flaubert lui-même.)
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Le monde diminuait d'importance ; ils l'apercevaient comme dans un nuage, descendu de leur cerveau sur leurs prunelles.

N'est-ce pas, d'ailleurs, une illusion, un mauvais rêve ?
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Ils voulurent faire, comme autrefois, une promenade dans les champs, allèrent très loin, se perdirent. De petits nuages moutonnaient dans le ciel, le vent balançait les clochettes des avoines, le long d'un pré un ruisseau murmurait, quand tout à coup une odeur infecte les arrêta, et ils virent sur des cailloux, entre des joncs, la charogne d'un chien.

Les quatre membres étaient desséchés. Le rictus de la gueule découvrait sous des babines bleuâtres des crocs d'ivoire ; à la place du ventre, c'était un amas de couleur terreuse, et qui semblait palpiter, tant grouillait dessus la vermine. Elle s'agitait, frappée par le soleil, sous le bourdonnement des mouches, dans cette intolérable odeur, odeur féroce et comme dévorante.

Cependant Bouvard plissait le front et des larmes mouillèrent ses yeux.

Pécuchet dit stoïquement :

- Nous serons un jour comme ça !

L'idée de la mort les avait saisis. Ils en causèrent, en revenant.

Après tout, elle n'existe pas. On s'en va dans la rosée, dans la brise, dans les étoiles. On devient quelque chose de la sève des arbres, de l'éclat des pierres fines, du plumage des oiseaux. On redonne à la Nature ce qu'elle vous a prêté et le Néant qui est devant nous n'a rien de plus affreux que le Néant qui se trouve derrière.

Ils tâchaient de l'imaginer sous la forme d'une nuit intense, d'un trou sans fond, d'un évanouissement continu ; n'importe quoi valait mieux que cette existence monotone, absurde et sans espoir.

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- Autant tout de suite en finir.

- Comme tu voudras, dit Bouvard.

Et ils examinèrent la question du suicide.

Où est le mal de rejeter un fardeau qui vous [?295?]écrase ? et de commettre une action ne nuisant à personne ? Si elle offensait Dieu, aurions-nous ce pouvoir ? Ce n'est point une lâcheté, bien qu'on dise, et l'insolence est belle de bafouer, même à son détriment, ce que les hommes estiment le plus.

Ils délibérèrent sur le genre de mort.

Le poison fait souffrir. Pour s'égorger, il faut trop de courage. Avec l'asphyxie, on se rate souvent.

Enfin, Pécuchet monta dans le grenier deux câbles de la gymnastique. Puis, les ayant liés à la même traverse du toit, laissa pendre un nœud coulant et avança dessous deux chaises pour atteindre aux cordes.

Ce moyen fut résolu.

Ils se demandaient quelle impression cela causerait dans l'arrondissement, où iraient ensuite leur bibliothèque, leurs paperasses, leurs collections. La pensée de la mort les faisait s'attendrir sur eux-mêmes. Cependant ils ne lâchaient point leur projet, et, à force d'en parler, s'y accoutumèrent.
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La tiède température leur procura un singulier [?298?]bien-être, et leurs pensées, orageuses tout à l'heure, se faisaient douces, comme des vagues qui s'apaisent.

Ils écoutèrent l'Évangile et le Credo, observaient les mouvements du prêtre. Cependant les vieux, les jeunes, les pauvresses en guenilles, les fermières en haut bonnet, les robustes gars à blonds favoris, tous priaient, absorbés dans la même joie profonde, et voyaient sur la paille d'une étable rayonner comme un soleil le corps de l'Enfant-Dieu. Cette foi des autres touchait Bouvard en dépit de sa raison, et Pécuchet malgré la dureté de son cœur.
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Il y eut un silence ; tous les dos se courbèrent, et, au tintement d'une clochette, le petit agneau bêla.

L'hostie fut montrée par le prêtre, au bout de ses deux bras, le plus haut possible. Alors éclata un chant d'allégresse qui conviait le monde aux pieds du Roi des Anges. Bouvard et Pécuchet, involontairement, s'y mêlèrent, et ils sentaient comme une aurore se lever dans leur âme.
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Pécuchet (et Flaubert) visionnaire(s)
"Il n'y aura plus d'idéal, de religion, de moralité.
L'Amérique aura conquis la Terre."
et Bouvard :
"On ira dans les astres, - et quand la Terre sera usée, l'Humanité déménagera vers les étoiles".

Publié dans Pensées

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