La septième femme de Barbe-Bleue

Publié le par arachnimodo

"Nul n'est parfait ! " pensa-t-il en tournant la petite clé d'or. "Pourtant j'ai bien cru un moment que celle-là était la bonne."

Il remit la clef dans sa poche et monta tristement les escaliers du donjon.

La plaine était déserte. La poussière était retombée après son dernier passage, blanchissant par endroits l'herbe des bordures.

 

Le silence régnait sur le château solitaire. Un petit nuage noir flottait dans le ciel. Ses yeux s'embuèrent. Les chevaux hennissaient dans l'écurie. Le vieux chien vint se frotter contre ses jambes.

Au mur, les torches fumaient en grésillant. Dans l'immense cheminée, le feu se mourait. Le froid de la nuit se mit à l'envahir peu à peu.

 

Le soleil avait disparu derrière l'horizon dans un dernier rougeoiment. Il se rappela les noëls anciens, le petit Jésus et la vierge Marie, le visage désolé du malheureux Joseph qui s'état vu ravir le droit de paternité par un seigneur plus puissant.

Droit de cuissage, des milliers de Joseph ont pleuré dans les chaumières pendant qu'on déflorait leur pucelle.

Ils ont regardé leurs aînés d'un oeil soupçonneux, traquant les moindres signes de noblesse comme les tares de la bâtardise.

 

Son père avait le même regard triste ; le suzerain avait honoré les noces de sa présence, et l'enfant qui était venu neuf mois plus tard avait le même regard empreint de folie que le seigneur à la chevelure bleue.

Il avait grandi au milieu des femmes et passait des journées entières à contempler les cheveux de sa mère et ses doigts si fins occupés à un ouvrage de broderie. Dieu sait à quoi elle rêvait tandis qu'elle maniait imperturbablement l'aiguille.

 

Puis ce furent le premier destrier, les premières armes, les premiers tournois.

Des dames se penchaient aux balustrades pour admirer les jouvenceaux.

Dans le tourbillon des combats, il oubliait les douceurs enfantines et sa salive prenait un goût de sang.

Il avait lu les Saintes Ecritures et l'histoire de Jean-Baptiste s'était fortement gravée dans sa mémoire.

Chaque nuit, le même mauvais rêve revenait : une ravissante danseuse au teint olivâtre venait apporter une tête sur un plateau, et ce sanglant trophée se reflétant dans l'argent étincelant avait son propre visage, triste comme celui de Joseph dans la crèche.

C'est ainsi qu'un jour d'orage, il pénétra dans la chambre de sa mère au milieu des éclairs.

Son père se mit à errer dans les couloirs du château en appelant sa femme.

Un matin, on repêcha le corps amaigri du vieillard qui flottait à demi dans l'eau verte entre deux touffes de nénuphars.

De ce jour, la barbe du fils se mit à pousser.

Un à un les serviteurs abandonnèrent le château.

Un matin de printemps, il était parti sur la route, en quête d'une aventure. Gens et bêtes s'écartaient de son passage en observant son allure farouche.

Il revint cependant, au bout de sept semaines, accompagné d'une jouvencelle à la longue chevelure et aux doigts fins, suivie de trois jeunes pages.

Le château reprit vie. Chants et danses se succédaient. Des jongleurs et des trouvères accouraient de partout.

Un peintre, même, était venu d'Italie, il voulait faire le portrait de la dame. Le tableau fut accroché au mur, dans la grande salle. Chacun s'exclamait devant le chef d'oeuvre, commentant l'étrange sourire.

Seul le châtelain demeurait sombre et muet, les flammes de la cheminée jetaient de fantastiques reflets sur le visage immobile et l'animaient.

Il fut saisi soudain d'une ressemblance, ses yeux s'injectèrent et il se précipita vers la chambre de la jeune épousée.

Deux jours après, le château vidé de ses gens, notre homme repartait sur les routes, chevauchant mélancoliquement, avec dans le regard je ne sais quoi de trouble.

Cinq fois de suite, il revint et repartit, le château s'emplit et se vida. Aucune épouse ne trouvait grâce à ses yeux.

Pour la sixième fois, il revint. Cette fois, il était allé bien loin.

En chemin, il avait croisé un certain Frédéric.

A son côté, une perle d'Orient, d'une rare sveltesse, au corps ondoyant, moulé pour la danse.

Enfin, il avait trouvé cette perfection que seul le rêve apporte, sa main tenait ce précieux rayon de lune que plus d'un a tenté de saisir dans un accès de délire.

Son coeur était gonflé de triomphe, cependant sa gorge se noua, un fer froid s'abattit sur sa nuque et il lui sembla entrevoir un plat d'argent dans les mains de sa danseuse.

Publié dans Fiction

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