Pablo NERUDA

Pablo NERUDA

1904-1973

poète chilien

Les ODES élémentaires

(1958)

Ode à la critique :

"sur une ligne de ma poésie
ils ont fait sécher leur linge au vent"

Ode à l'envie :

"J'écris seulement pour ne pas mourir"


J'AVOUE QUE J'AI VÉCU
:
(mars 1974)
FOLIO 1822
traduction de Claude COUFFON

"La poésie est toujours un acte de paix. Le poète naît de la paix comme le pain naît de la farine. Les incendiaires, les guerriers, les loups cherchent le poète pour le brûler, pour le tuer, pour le mordre."

 Les MOTS

... Tout ce que vous voudrez, oui, monsieur, mais ce sont les mots qui chantent, les mots qui montent et qui descendent... Je me prosterne devant eux... Je les aime, je m'y colle, je les traque, je les mords, je les dilapide... J'aime tant les mots... Les mots inattendus... Ceux que gloutonnement on attend, on guette, jusqu'à ce qu'ils tombent soudain... Termes aimés, ils brillent comme des pierres de couleurs, ils sautent comme des poissons de platine, ils sont écume, fil, métal, rosée... Il est des mots que je poursuis... Ils sont si beaux que je veux les mettre tous dans mon poème... Je les attrape au vol, quand ils bourdonnent, et je les tetiens, je les nettoie, je les décortique, je me prépare devant l'assiette, je les sens cristallins, vibrants, éburnéens, végétaux, huileux, comme des fruits, comme des algues, comme des agates, comme des olives... Et alors je les retourne, je les agite, je les bois, je les avale, je les triture, je les mets sur leur trente et un, je les libère... Je les laisse comme des stalactites dans mon poème, comme des bouts de bois poli, comme du charbon, comme des épaves de naufrage, des présents de la vague... Tout est dans le mot... Une idée entière se modifie parce qu'un mot a changé de place ou parce qu'un autre mot s'est assis comme un petit roi dans une phrase qui ne l'attendait pas et lui a obéi... Ils ont l'ombre, la transparence, le poids, les plumes, le poil, il ont tout ce qui s'est ajouté à eux à force de rouler dans la rivière, de changer de patrie, d'être des racines... Ils sont à la fois très anciens et très nouveaux... Ils vivent dans le cercueil caché et dans la fleur à peine née... Oh ! qu'elle est belle, ma langue, , oh !qu'il est beau ce langage que nous avons hérité des conquistadores à l'œil torve... Ils s'avançaient à grandes enjambées dans les terribles cordillères, dans les Amériques mal léchées, cherchant des pommes de terre, des saucisses, des haricots, du tabac noir, de l'or, du maïs, des œufs sur le plat, avec cet appétit vorace qu'on n'a plus jamais revu sur cette terre... Ils avalaient tout, ces religions, ces pyramides, ces tribus, ces idolâtries pareilles à celles qu'ils apportaient dans leurs fontes immenses... Là où ils passaient, ils laissaient la terre dévastée... Mais il tombait des bottes de ces barbares, de leur barbe, de leurs heaumes, de leurs fers, comme des cailloux, les mots lumineux qui n'ont jamais cessé ici de scintiller... la langue. Nous avons perdu... Nous avons gagné... Ils emportèrent l'or et nous laissèrent l'or. Ils emportèrent tout et nous laissèrent tout... Ils nous laissèrent les mots.  pages 80-81


Poésie et police
pages 343-344

Je veux vivre dans un monde où il n'y aura pas d'excommuniés. Je n'excommunierai personne. Je ne dirai pas demain au curé de El Tabo : "Vous n'allez plus baptiser personne car vous êtes anticommuniste." Je ne dirai pas à l'autre : "Je ne vais pas publier votre poème, votre création, car vous êtes nticommuniste." Je veux vivre dans un monde
où les êtres seront seulement humains, sans autres titres que celui-ci, sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette. Je veux qu'on puisse entrer dans toutes les églises, dans toutes les imprimeries. Je veux qu'on n'attende plus jamais personne à la porte d'un hôtel de ville pour l'arrêter, pour l'expulser. Je veux que tous entrent et sortent en souriant de la Mairie. Je ne veux plus que quiconque fuie en gondole, que quiquonque soit poursuivi par des motos. Je veux que l'immense majorité : tout le monde puisse parler, lire, écouter, s'épanouir. Je n'ai jamais compris la lutte autrement que comme un moyen d'en finir avec la lutte. Je n'ai jamais compris la rigueur que comme un moyen d'en finir avec la rigueur. J'ai pris un chemin car je crois que ce chemin nous conduit tous à cette aménité permanente. Je combats pour cette bonté générale, multipliée, inépuisable. De outes ces rencontres entre ma poésie et la police, de tous ces épisodes et d'autres que je ne vais pas raconter car ils sont identiques, et d'autres qui ne me sont pas arrivés personnellement mais que beaucoup de gens ont subis et ne pourront plus raconter, il me reste malgré tout une foi absolue dans le destin de l'homme, la conviction chaque jour plus consciente que nous approchons de la grande tendresse. J'écris ces lignes en sachant bien que sur nos têtes, sur toutes les têtes, plane le danger de la bombe atomique, de la catastrophe nucléaire qui ne laisserait personne, qui ne laisserait rien sur la terre. De toute façon, cela ne refroidit pas mon espoir. En cet instant critique, en ce clignotement d'agonie, nous savons que la lumière définitive entrera dans les yeux entrouverts. Nous nous comprendrons tous. Nous progresseront ensemble. Et cet espoir est irrévocable.

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